Anniversaire, effet de serre et décolonialisme

Le 13 octobre 2018 le plus long mouvement social de l’Histoire du Grand-Duché a démarré Place Clairefontaine. Initié par le mouvement Rise for Climate, un collectif de citoyen.ne.s d’horizon divers, l’Agora citoyenne et la marche spontanée qui l’a suivie s’est prolongée jusqu’à la semaine pour le climat de septembre 2019. Un an après, il est temps pour nous de tirer un bilan de ce formidable élan citoyen.

Le 1er élément de ce bilan est la constitution d’un mouvement social citoyen bousculant le monde de l’écologie luxembourgeoise et qui a vu naître à sa suite d’autres mouvements aussi importants que YFC (Youth for Climate) Luxembourg ou XR (Extinction Rebellion) Luxembourg. Une telle mobilisation sur un temps aussi long est une victoire en soi.

Le 2ème élément tout aussi positif est l’incontestable victoire culturelle que ces mouvements, unis peu à peu à des forces historiques de l’écologie, ont arraché dans le débat politique au niveau national et international. Aujourd’hui l’écologie est sur toutes les bouches, dans tous les esprits et dans tous les médias. Le changement de ton en seulement un an est saisissant et est un élément à tenir en compte lorsque l’on s’interroge sur l’efficacité des grandes marches.

Ces motifs de réjouissances ne sauraient pourtant camoufler d’autres éléments du bilan nettement moins reluisants. En effet après 12 mois de mouvement social la réponse du gouvernement luxembourgeois (DP, LSAP, Déi Gréng) est très décevante. Malgré des promesses d’objectifs climatiques ambitieux (comme c’était le cas en 2013 au demeurant) la réalité des résultats est inquiétante.

Commençons par le refus de la majorité gouvernementale de déclarer l’urgence climatique, mesure avant tout symbolique qui avait pour principal effet de reconnaître la légitimité du mouvement climat. Cette décision a profondément meurtri une bonne partie des militant.e.s qui ne s’attendait pas à un tel camouflet après avoir mobilisé le 15 mars près de 2,5% de la population. La conséquence directe est que la confiance à l’égard du gouvernement est aujourd’hui plus basse qu’elle ne l’était il y a un an.
Mais il y a hélas pire, Le Luxembourg comme tous les pays de l’U.E est en retard sur ses engagements pris à la COP21. Si les émissions nationales de GES ont baissé de 23% depuis 1990 d’après le Statec, Eurostat indique au contraire que dans le seul secteur de l’énergie elles ont augmenté de 3% depuis 2017. Nous sommes bien loin des changements sans précédent recommandés par le GIEC en 2018. Un tel gouffre s’explique par le rapport du Haut Conseil sur le climat français qui démontre que l’empreinte carbone importée n’est prise en compte dans quasi aucun pays européen, Grande Bretagne mise à part. Ainsi en se focalisant sur l’émission domestique de GES le Luxembourg, la France, ou le Danemark peuvent se targuer de voir leurs objectifs atteint alors qu’en vérité l’émission carbone a été délocalisée dans des pays tiers.

Ainsi d’après le Haut Conseil pour le Climat, l’empreinte carbone importée de la France équivaut à 60% de son émission nationale totale. Cette empreinte compte les importations de matière première, de nourriture ou de produits manufacturés ainsi que les vols internationaux. Pour un pays comme le Luxembourg, qui s’appuie quasi exclusivement sur les importations pour son approvisionnement, le/la citoyen.ne inquiet.e du changement climatique ne peut que s’interroger sur l’empreinte carbone réelle de son pays.

Ce qui nous amène à notre dernier point. Si l’empreinte carbone totale du Luxembourg est si fortement influencée par ses importations que se passe t il à l’autre bout de la chaîne ? La réponse est hélas bien laide, partout dans le monde des millions de personnes sont exploitées, des ressources sont extraites par cargos entiers, pour que nous puissions bénéficier du meilleur niveau de vie européen et de la deuxième pire empreinte carbone par habitant.e au niveau mondial. Le mode de vie européen et les multinationales restent bénéficiaires de l’exploitation d’une grande partie de la population mondiale, laquelle partie subit une double peine puisqu’elle est aussi davantage exposée aux effets de la crise climatique. L’un des pires exemples actuel est celui du CETA. Ce traité de libre échange de l’UE avec le Canada a accru les flux commerciaux entre les deux parties, et cette donnée seule est génératrice de gaz à effet de serre. Parmi les produits on compte par exemple une grande partie de viande d’élevage produite dans des conditions effroyables alors même que la réduction de la production de protéine carnée est un levier essentiel de lutte contre le changement climatique comme l’a illustré le rapport du GIEC sur l’utilisation des terres. Mais il y a pire.,

En effet le Canada pratique à grande échelle l’extraction de pétrole de sable bitumineux, la pire méthode d’extraction de pétrole actuelle, celle-ci est responsable de la dégradation de 7750 km2 (soit 3 fois la surface du Luxembourg!) de forêt boréale ( un puits de carbone inestimable). Sans compter l’empoisonnement de nombreuses sources d’eaux pour les nations amérindiennes…

Comme l’a rappelé la militante Autumn Peltier à l’ONU, ce pétrole est ensuite exporté via des pipelines passant par les territoires natifs amérindiens et ce souvent sans leur consentement. Or pour pouvoir s’écouler, ce pétrole très cher à la production a besoin de marchés faciles d’accès, un marché de 500 millions de consommateurs comme le marché européen. L’appel d’air pour une production plus intensive de pétrole bitumineux sur le dos des nations amérindiennes se fait donc grâce au soutien actif des gouvernements européens et du Luxembourg.
En ce jour d’anniversaire nous proclamons que nous ne pouvons pas plus longtemps ignorer notre responsabilité passée et présente dans cette crise mondiale. Notre dette humaine et écologique est immense à l’égard du reste du monde, il est temps de stopper les dégâts et de régler notre dû.
Nous demandons donc au Parlement Luxembourgeois de rejeter l’accord du CETA et de démontrer enfin qu’il a pris la mesure du problème et qu’il est prêt à agir dans la bonne direction…

Tant qu’il est encore temps.

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